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Produire pour son territoire.

De l’autonomie agricole au projet collectif agro-énergétique. Illustrations dans l’Ouest français


HDR de Geneviève PIERRE (ESO Angers) soutenue en 2013 à l'Université d'Angers
Direction :
  • Philippe Madeline , Université de Caen Basse-Normandie


En quoi l’autonomie agricole constitue-t-elle le point d’appui de projets collectifs questionnant la territorialisation de l’action de développement et la singularisation du territoire par le projet ?" L’HDR porte sur la co-construction volontariste de projets agricoles et locaux motivés par la recherche d’autonomie, dans l’ouest français. Ces actions mettent en tension les fonctions et représentations de l’agriculture. Entre géographie rurale, sociale et développement local territorial, la réflexion relève de l’élargissement des contours et des contenus de l’activité agricole dans un contexte post-productiviste. Le sujet apparait relativement nouveau ou inédit, encore peu traité en sciences sociales dans les années 2000. La recherche est pluridisciplinaire ; les travaux sur l’autonomie menés par les socio-anthropologues croisent les recherches d’agronomes, d’économistes, de gestionnaires, de géographes. Les notions de proximité, de ressources territoriales, de territorialisation, de singularisation de territoires par les projets, associées aux réflexions sur les représentations et les identités professionnelles agricoles, sur les innovations techniques et sociales, constituent des références communes ou discutées en commun. L’interrogation centrale (" autonomie agricole et projets collectifs ou de territoire ") nous porte sur des projets locaux, fermiers, à bien distinguer des logiques agro-industrielles qui peuvent être concurrentes mais dont les objectifs sont différents. 7 actions dans 4 départements de l’Ouest français (Calvados, Orne, Mayenne et Maine-et-Loire) ont été étudiées, à partir de deux types de productions agro-énergétiques et d’autonomie alimentaire : le bois bocage énergie (bois déchiqueté) et la fabrication d’huile végétale pure fermière, ces productions nécessitant la mutualisation de matériels agricoles en CUMA. Le choix de terrains " ouest français " prend tout son sens par l’interrogation centrale posée. En effet, cet espace est autant une référence pour la réussite et les dérives du modèle productiviste que pour l’invention de contre-modèles, critiques du productivisme dominant, comme en attestent le CEDAPA d’André Pochon et le RAD. Parallèlement, ces régions d’élevage en contexte bocager sont propres à porter les ambitions d’autonomie en alimentation animale (hvp et tourteaux chez les éleveurs), en énergie, avec la présence d’un potentiel emblématique de l’Ouest, le bois du bocage. De plus, l’importance de l’agriculture de groupe (GAEC, CUMA) et des mouvements coopératifs rend compte de la dimension ESS des projets. Ces projets émanent de l’initiative d’agriculteurs, souvent acteurs territorialisés, qui sortent de la stricte sphère professionnelle pour s’inscrire dans des stratégies collectives de relocalisation économique et énergétique. Les méthodes d’enquêtes pratiquées s’accordent à ce positionnement : comprendre dans quelle mesure des conceptions/définitions et des pratiques individuelles ou collectives de l’autonomie en agriculture motivent l’implication dans une action collégiale. Ainsi, 80 personnes ont été enquêtées, soit par des enquêtes qualitatives, d’abord informatives et de contexte (techniciens, élus, agents), soit sous forme d’entretien non directif à forte dimension biographique et narrative pour les agriculteurs-initiateurs/moteurs (une vingtaine, avec des doubles-casquettes). La dimension " économie sociale et solidaire " est une entrée seconde, mais pas secondaire, de l’HDR. La recherche s’attache à des coopératives particulières, de proximité, construites à l’échelon local pour le local (CUMA, SCIC), pour lesquelles la dimension d’utilité sociale des projets ne vise pas le profit à court terme, mais l’accomplissement d’ambitions socio-territoriales, qui vont de la valorisation des ressources locales à l’entretien d’un bien public comme le paysage. La dimension technique touche au cœur de l’activation des ressources transformant des déchets en potentiels utilisables : sans les outils de déchiquetage, les branches d’émondage des arbres sont brûlées en bout de champ. L’organisation collective s’avère, de plus, nécessaire à la mutualisation des matériels. Les expérimentations menées en CUMA permettent un partage social (pas seulement financier) du risque. Surtout, les matériels s’inscrivent dans une chaîne technique au-delà du monde agricole, avec les collectivités locales et les chauffagistes (chaudières automatiques), rendant les équipements (leur fiabilité) interdépendants dans la crédibilité des filières locales. Parallèlement, l’HDR questionne des projets agricoles en circuits courts hors alimentation humaine, ce qui a été jusque-là peu traité en géographie. Leur particularité est de relever souvent davantage de circuits " locaux " que " courts " car, contrairement à un circuit court alimentaire classique, la part d’autoconsommation y est forte. Toutefois, le processus d’activation de la ressource exige une organisation collective par la mutualisation des matériels. Les actions agro-énergétiques correspondent à des productions, à des activités additionnelles ou secondaires dans le système de production. Il s’agit d’innovations peu transformatrices qui devraient permettre une meilleure " adoptabilité " par les agriculteurs. Les projets agro-énergétiques sont multidimensionnels, à la fois production d’un bien (qui peut être marchand), d’une externalité positive, voire d’un service environnemental, par la lutte contre l’effet de serre, par l’entretien de la haie, du paysage. Le fonctionnement de ces circuits locaux repose sur le triptyque suivant : reproductibilité de la démarche car produit ou production banale, non liée à une référence de terroir/territoire a priori ; spécification de l’actif par le multipartenariat localisé (au caractère diversifié et singulier, associant des collectivités locales, des entrepreneurs privés, des coopératives et des associations) ; non transférabilité des externalités produites. La définition de l’autonomie est traversée par les ruptures de paradigmes réelles entre les différentes conceptions de l’agriculture et du développement agricole. La consommation sobre en intrants est un critère partagé par tous les réseaux professionnels agricoles. Ainsi, l’alimentation du bétail (consommation d’énergie indirecte) et les consommations d’énergie directe, sont au cœur des critères a minima de l’autonomie. Toutefois, les tenants de l’agriculture autonome, économe et durable comme les Civam ou le RAD, lui opposent une conception holiste tout en défendant le caractère heuristique de la démarche " d’aller vers plus d’autonomisation ". En réalité, les projets étudiés ont relevé de l’interconnexion de différents réseaux professionnels agricoles (RAD/Civam, CUMA et Chambres) réseaux marqués, parfois traversés eux-mêmes (CUMA), par ces ruptures de paradigmes. Ainsi, dans un contexte d’incertitudes techniques et économiques, de remises en cause de vérités qu’on pensait acquises, d’exigences de verdissement, des transversalités et porosités dans les choix techniques et les conceptions des agriculteurs sont mises en évidence. Parallèlement, il existe une dimension territoriale de l’autonomie, par la mobilisation de ressources locales et par la complémentarité dans l’utilisation des ressources. Les proximités géographiques et organisées sont valorisées dans un fonctionnement local en lien avec les collectivités territoriales. Un glissement de l’entraide " agricole " vers une entraide et une autonomie " pour le territoire " s’opère, interrogeant les ambitions du développement rural. L’autonomie procède d’un triple élargissement de l’entraide rurale : en termes de parties prenantes, en termes de contenu, par une capacité entrepreneuriale collective et en termes de périmètre d’action, avec un élargissement au Pays, voire au département (SCIC départementales ou CUMA d’innovation). Le passage de la CUMA à la SCIC, traduction juridique de ce glissement de l’agricole au territoire, illustre l’évolution actuelle des missions des CUMA vers des activités de services en direction des collectivités locales où elles trouvent les limites de leur statut. Le choix de la SCIC est l’occasion d’affirmer une ambition socio-territoriale collective par une double innovation, tant dans l’objet technique que dans sa structuration juridique. Par son multi sociétariat / multi partenariat, intégrant les collectivités locales, le statut de SCIC permet d’embrasser et de faire partager toutes les dimensions du projet : territoriales (rôle des collectivités locales ou des Pays), environnementales et paysagères (plans de gestion du bocage imposés aux fournisseurs) et sociales (recours à des structures d’insertion). C’est l’accomplissement de ces objectifs qui doit convaincre les collectivités locales de s’adresser à la filière de territoire plutôt qu’aux opérateurs industriels. En dernier lieu, la co-construction des projets procède de l’engagement d’acteurs, ce qui invite à s’intéresser à leurs motivations. Ces projets mettent en équation les projets personnels (de vie ; famille/travail) de l’exploitant, avec des initiatives entrepreneuriales qui peut être individuelles ou collectives (coopérative, par exemple) et des projets de territoires locaux. À cet égard, les agriculteurs-initiateurs doivent être considérés selon leur profil multi-actoriel qui rend compte d’une capacité inégale à " l’interconnectivité ". Certaines combinaisons sont fécondes, lorsque l’on est à la fois agriculteur " innovateur "/initiateur des outils techniques, élu local et que l’on bénéficie d’une certaine proximité avec le réseau CUMA. Les configurations sont diverses, en fonction de son échelon d’intervention dans chaque réseau et du niveau de responsabilités qu’on y exerce. Toutefois, un acteur-moteur ne suffit pas à développer une action si celle-ci n’est pas relayée par une dynamique de territoire. La notion d’encastrement socio-territorial est d’autant plus importante qu’il s’agit de co-construire des coordinations faisant intervenir des acteurs diversifiés au sein du territoire local. Ainsi, des trajectoires d’agriculteurs-initiateurs se dégagent, en fonction des évolutions de leurs identités professionnelles, personnelles, du lien famille/exploitation et selon les formes de leur insertion/implication dans les projets. La spécification de ressources a priori génériques et banales relève d’une combinatoire entre : - Une ressource " à activer ", pour une utilisation également locale, avec externalités non transférables ; - L’appropriation et la diffusion de nouveaux outils techniques, pas seulement agricoles - Les ressources du territoire c’est à dire les acteurs et les réseaux socio-territoriaux plus ou moins denses qui les animent ; les projets de territoires et les continuités (ou non) d’actions énergétiques, de stratégies liées au développement durable menées dans certains territoires et leur affichage, soulignent les dimensions temporelles de l’action ; les concernements (ou contexte de concernements) du territoire sur ces questions ; - La singularisation du multipartenariat par la mobilisation d’un capital social collectif et territorialisé, inscrit dans une structuration juridique particulière Ainsi, la territorialisation de la ressource mobilisée dans les actions locales agro-énergétiques procède de la dimension socio-territoriale d’un projet qui rencontre une logique d’organisation multipartenariale, spécifique au territoire. 

mots-clés : autonomie – rural – agriculture – énergies renouvelables – développement territorial – ESS