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L'espace du naturisme en France: usages sociaux différenciés et enjeux de définition


Thèse de Thelma BACON (ESO Angers)
Direction :

Composition du jury :


    En 2015, la France a été classée première destination mondiale naturiste et comptabilisait près de 2,6 millions de naturistes réguliers ainsi que 13,4 millions de personnes exerçant cette pratique de manière occasionnelle (dont 60% d’hommes et 70% âgés de moins de 50 ans). Sont également dénombrés sur le territoire national plus de 500 espaces dédiés à la pratique[1]. Contrairement aux destinations concurrentes telles que la Croatie, l’Espagne ou encore le Portugal qui ne proposent qu’une offre naturiste balnéaire, la France disposes d’espaces naturistes dans l’arrière-pays ou à la campagne, apparaissant ainsi comme le « pays de tous les naturismes »[2] selon l’expression consacrée par Atout-France. Or, au-delà ces constats quantitatifs liminaires et si le corps, la nudité, la pudeur, etc. sont assez largement questionnées par les sciences sociales, questionner sociologiquement le naturisme reste encore original tant les travaux sont rares. Dès lors, croyances, préjugés, incompréhensions et autre méfiance caractérisent une pratique pourtant déjà vieille de nombreuses décennies.

    Même s'il n’existe pas de définition définitive et suffisamment englobante qui puisse satisfaire tout un chacun, une définition institutionnelle proposée par la Fédération Internationale a été proposée en 1974 : « Le naturisme est une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisé par la pratique de la nudité en commun, et qui a pour conséquence de favoriser le respect de soi-même, le respect des autres et de l’environnement »[3].

    Alors que le nombre d’adhérents de la Fédération Française de Naturisme (l’histoire sociale de cette institution sera proposée dans la thèse) tend à stagner, voire à diminuer ces dernières années et à s’orienter de plus en plus vers une population âgée ou familiale, la pratique du naturisme « sauvage », aussi appelé naturisme « à la carte », c’est-à-dire sans licence, dans un lieu où la nudité n’est pas autorisée par décret préfectoral, isolé des regards et lorsque l’occasion se présente, séduit de plus-en-plus d’adeptes. En effet, entre 2010 et 2018, le nombre de licences vendues a chuté de 58% passant ainsi de 36000 à 15000 licenciés[4]. Et pourtant, des espaces dédiés ne cessent d’ouvrir leur porte, ce qui est une preuve de l’engouement des Français pour la pratique du naturisme. Ainsi, l’ouverture d’un restaurant, mais aussi d’une salle de sport naturiste en région parisienne ou encore d’un espace naturiste au sein du Bois de Vincennes faisant « la une » de nombreux journaux ont suscité de nombreuses réactions. Alternant les discours reposant sur le dégoût, la haine et l’humour, ces quelques verbatim récoltés sur internet témoignent bien de la variabilité de représentations à l’égard du naturisme de l’humour à la haine : « J'imagine pas l'état de propreté du matériel, sachant qu'il y en aura toujours qui oublieront leur serviette avant de se poser sur un bike. Franchement dégueulasse. », « Je vous laisse deviner où ils rangent les clefs de leurs cadenas. », « Si la tolérance était un muscle, beaucoup ici seraient candidats à des séances intensives. Laissez vivre les autres comme bon leur semble. »[5] Autre débat qui a fait parler de lui au sein des membres de la Fédération Française de Naturisme (FFN), la page Facebook a été censurée et fermée par le réseau social la veille de l’assemblée générale de la fédération. La raison : elle a tout simplement été assimilée à de la pornographie. Cependant, « la simple nudité serait-elle donc à ce point révolutionnaire qu'elle fasse encore tant parler quand la pornographie la plus débridée est accessible en trois clics sur Internet ? Il fallait croire que oui. »[6] En effet, alors que les publicités utilisent les corps nus comme argument de vente et que la pornographie sur Internet n’a jamais été aussi accessible (à tout le moins techniquement), le naturisme semble toujours autant faire débat : Pervers, marginaux sectaires, illuminés… Les naturistes sont encore victimes de bons nombres de clichés.

    Illustrant les processus sociaux classiquement mobilisés en sociologie de « stigmatisation », de « déviance », de goûts et de dégoûts, c’est-à-dire plus globalement de représentations, de prises de positions, ce travail mobilisera les travaux relatifs aux normes sociales (Goffman, Becker, etc.) dans le cadre d’une sociologie dispositionnaliste (Bourdieu, Lahire, etc.)

    Mais, constituant en cela une analyse liminaire dans ce travail, qu’est-ce que le naturisme ? Comment le mouvement est-il historiquement et socialement structuré ? Quel sont ses valeurs (à supposer qu’elles soient pensées comme telles) ? Quels sont les lieux et les espaces géographiques pratiquées ? Peut-on penser les différentes pratiques du naturisme à l’aune de variables sociales, culturelles et géographiques ? Ne s’agit-il que d’une volonté de retirer ses vêtements ou, adossé à un socle de valeurs, de normes et de discours, est-ce davantage ? Peut-on être nu et pudique à la fois ? Serait-ce finalement un moyen de décomplexer et d’assumer son corps tel qu’il est ? Les impacts sont-ils identiques chez les hommes et chez les femmes ?


    [1] Enquête menée par le cabinet d’études Protourisme pour le compte de France 4 Naturisme en juillet et août 2015 auprès de 835 personnes. Crée en 1988, France 4 Naturisme est une chaîne volontaire affilié à la Fédération Française de Naturisme (FFN) qui regroupe , en terme de fréquentation,  les six plus importants campings naturistes indépendants qui sont Bélézy (Provence), Arna (Atlantique), La Sablière (Gard), Euronat (Atlantique), Le Serignan (Méditerranée) et Riva Bella (Corse).

    [2] Source : http://www.atout-france.fr/content/tourisme-et-naturisme (site web consulté le 2 août 2019)

    [3] Définition internationale du naturisme, retenue en 1974 par la Fédération Internationale de Naturisme lors du  XIVe Congrès International à Agde, proposée par Francis Schelstraete, propriétaire et créateur du Domaine de Bélézy dans le Vaucluse, et mise à jour en 2009.

    [4] Source : Assemblée Générale de la Fédération Française de Naturisme, 4 et 5 mai 2019 à Piriac-sur-Mer (44).

    [5] Source : Commentaires laissés suite à un article de la revue L’Equipe concernant l’ouverture d’un créneau naturiste dans une salle de sport parisienne. https://www.lequipe.fr/Ilosport/Musculation/Actualites/Faire-du-sport-nu-dans-une-salle-de-musculation-a-paris-c-est-possible/851252 (Consulté le 15 août 2019).

    [6] PROLONGEAU Hubert, 2017. <<Couvrez ce sein...>> La nudité dans tous ses états. Paris : Editions Robert Laffont, Collection Nouvelles Mythologies, 117 pages. Page 12.